Fermer



Incinérateurs et santé

Publié le 17/02/2009

Interprétation, recommandations en termes d'actions de santé publique et de travaux épidémiologiques

Ces travaux épidémiologiques apportent de nouveaux arguments en faveur de l’influence possible d’une exposition environnementale à des agents chimiques, de faible intensité et prolongée, sur la fréquence des cancers en population générale. Les deux études nationales1 confirment l’utilité pour la santé publique des mesures de limitation des émissions de polluants qui ont été prises. En effet, elles montrent rétrospectivement une relation entre l’exposition aux incinérateurs d’ordures ménagères et l’incidence de plusieurs cancers – à une époque où les quantités émises étaient élevées – ainsi qu’un impact réduit des rejets atmosphériques actuels sur les niveaux biologiques de dioxines chez les riverains des usines.

La causalité des relations statistiques observées n’est pas établie, aussi ces résultats ne conduisent pas à recommander des mesures particulières de prévention secondaire des cancers pour les populations anciennement exposées aux fumées d’incinérateurs. De plus, cela n’apporterait pas de gain sanitaire supplémentaire aux mesures qui existent déjà (dépistage du cancer du sein) et il n’y a pas de concensus sur l'opportunité de dépister les lymphomes malins. Enfin, les excès de risque de cancer, qui sont peu élevés, portent sur une fraction restreinte de la population dont les individus ne sont pas identifiés.

Au demeurant, l’incertitude sur les temps de latence d’apparition des cancers ne permet pas d’exclure que les expositions ayant débuté dans les années 70 puissent encore aujourd’hui favoriser la survenue de cancers. Il pourrait donc être intéressant de suivre l’évolution du risque de cancer dans les mêmes populations, de manière à prendre en compte une durée de latence et un suivi plus longs. Les résultats concernant l’imprégnation humaine aux dioxines ne conduisent pas à préconiser de nouvelles mesures génériques de gestion.

Cependant, l’ingestion d’œufs de poules élevées sur des sols qui demeurent contaminés par un ancien incinérateur fortement émetteur peut encore conduire à une exposition forte aux dioxines. C’est en particulier le cas lorsque les œufs sont destinés à la consommation privée et, de ce fait, échappent aux contrôles officiels. De telles situations, qui doivent faire l’objet d’actions de contrôle spécifiques, peuvent amener à recommander de ne pas consommer ces aliments. Le problème ne se pose pas pour le lait de vache car l’herbe de repousse n’est plus contaminée après la mise aux normes ou l’arrêt des installations qui étaient très polluantes.

Les résultats des études locales conduites autour de l’usine de Gilly-sur-Isère sont cohérents avec ceux de l'étude nationale sur l'imprégnation par les dioxines menée autour de huit incinérateurs en France. L'absence d'excès significatif de cancers dans la zone exposée à cet incinérateur pouvait sembler contradictoire avec les résultats de l'étude nationale qui montrait un excès significatif de certains cancers dans les populations exposées dans les années 1970-80 aux panaches de 16 incinérateurs. En fait, plusieurs interprétations sont possibles :

  • il n'y avait pas d'effet perceptible à Gilly-sur-Isère : ceci pourrait être le fait d'une particularité de l'incinérateur (on ne peut pas exclure totalement, en effet, l'existence de différences entre les incinérateurs) ou lié à d'autres facteurs locaux ;
  • l'étude nationale disposait d'une grande puissance statistique qui a permis de mettre en évidence des excès d’incidence de cancers avec une significativité que ne pouvait atteindre l'étude locale. C’est parce que les études locales parviennent rarement à atteindre le seuil de significativité statistique, alors que leur mise en œuvre réclame d’importants moyens, qu’une étude d’envergure nationale a été lancée pour estimer – dans les meilleures conditions possibles – l’impact des émissions des incinérateurs sur l’incidence des cancers.

Ces observations épidémiologiques incitent à promouvoir des travaux de recherche visant à établir la causalité entre la survenue de cancers et l’exposition environnementale aux substances émises par les incinérateurs ou par d’autres sources de pollution. Ainsi, une étude analytique de type cas-témoin, comprenant le recueil d’informations précises sur l’histoire résidentielle des personnes et le dosage de biomarqueurs d’exposition, pourrait être envisagée. De même, afin de mieux comprendre les résultats obtenus, notamment sur les cancers féminins, il serait intéressant de compléter l’analyse des données, par exemple en comparant l’âge au moment du diagnostic de cancer du sein entre les femmes exposées et non exposées. En effet, certaines hypothèses suggèrent que des expositions environnementales prénatales et précoces pourraient avoir un rôle dans la survenue d’un cancer du sein, en particulier avant la ménopause. Il est également envisageable d’étudier l’influence de l’exposition aux fumées d’incinérateurs sur l’incidence des tumeurs néoplasiques de l’ovaire et de l’utérus. Enfin, l’utilité de conduire dans quelques années une nouvelle étude, chez les populations exposées aux niveaux actuels d’émission de ces installations industrielles, peut être discutée. Elle risquerait a priori d’être non concluante du fait des expositions désormais très faibles occasionnées par l’incinération des ordures ménagères et donc des bas niveaux de risque de cancer attendus. A cet égard, il pourrait s’avérer plus pertinent d’orienter les travaux de santé environnementale vers l’étude de l’impact d’autres sources de pollution industrielles moins réglementées que ne le sont les incinérateurs de déchets ménagers.

Le bulletin épidémiologique hebdomadaire consacre un numéro thématique sur "incinération et santé" (BEH n°7-8, 2009) qui résume les études et les recommandations de l'InVS.

1Étude d’imprégnation par les dioxines des populations vivant à proximité d’usines d’incinération d’ordures ménagères. Synthèse des résultats. Institut de veille sanitaire, novembre 2006. 20 p.
Fabre P, Daniau C, Goria S, de Crouy Chanel P, Empereur Bissonnet P. Étude d’incidence des cancers à proximité des usines d’incinération d’ordures ménagères. Institut de veille sanitaire, 2008, 139 p.
Haut de page