Risques neurotoxiques chez l'enfant liés à l'exposition auméthylmercure en Guyane Française

Sylvaine Cordier, Micheline Garel


I. Contexte

Cette étude a été initiée dans le cadre d'un programme visant à évaluer les conséquences environnementales et sanitaires de la pollution par le mercure en Guyane Française liée aux activités d'orpaillage, plus particulièrement dans les villages amérindiens du Haut-Maroni où l'exposition des populations est la plus forte (Cordier S. et al, 1997)

La neurotoxicité du méthylmercure est connue depuis la catastrophe de Minamata au Japon dans les années 1950, où plusieurs centaines de personnes ont été atteintes de désordres neurologiques graves souvent irréversibles, suite à la consommation régulière de poisson contaminé par du méthylmercure. Des enfants ayant de sévères atteintes neurologiques sont nés de mères ne montrant pratiquement aucun symptôme. Une autre épidémie en Irak en 1971-1972, due à l'ingestion de farines contaminées, a permis de mieux quantifier la relation entre l'exposition et les atteintes observées. On admet généralement que des expositions résultant en des concentrations maternelles dans le cheveu de l'ordre de 10-20 µg/g sont susceptibles d'accroître le risque d'atteinte cérébrale chez le fœtus, provoquant des perturbations du développement moteur telles qu'un retard d'apprentissage de la marche (IPCS, 1990).

Plus récemment, des études ont recherché des effets plus fins en mesurant le développement neurocomportemental de l'enfant à l'aide de tests psychologiques ou de motricité, à différents âges, en relation avec une exposition prénatale au méthylmercure, aux Seychelles ou en Nouvelle-Zélande, dans des populations consommatrices régulières de poisson (Myers, 1995; Kjellström, 1989). Les observations publiées récemment sur une cohorte d'enfants des Iles Féroé semblent indiquer des effets neuropsychologiques à des niveaux d'exposition inférieurs à 10 µg/g dans le cheveu maternel (Grandjean, 1997).

II. Population et méthodes

Les enfants inclus dans l'étude ont été soumis à un examen neurologique et à des tests de développement neurocomportemental.

L'examen neurologique a porté sur les enfants de 9 mois à 6 ans, suivant le protocole standardisé décrit dans Amiel-Tison et Stewart (1989) et Amiel-Tison et Gosselin (1998) explorant les composantes suivantes : examen neuromoteur des membres supérieurs et inférieurs, de l'axe corporel, réflexes ostéo-tendineux, réactions posturales; examen des conséquences sur les fonctions neuromotrices ; examen neurosensoriel ; croissance crânienne. L'examen clinique a été réalisé par trois médecins préalablement formés à cette procédure, parmi lesquels le Dr. Claudine Amiel-Tison elle-même. Compte tenu de l'absence de référence sur la prévalence de signes neurologiques dans les populations de Guyane, deux autres villages amérindiens, moins contaminés par le mercure, ont également été inclus dans l'étude : le village de Camopi sur l'Oyapock et le village d'Awala sur le littoral. Dans le Haut-Maroni, les villages inclus sont : Cayodé, Elahé, Twenke, Taluhen, et Antecume-Pata. Un nombre égal d'enfants, tirés au sort, ayant la même répartition par age et sexe que les enfants du Haut-Maroni, ont été examinés à Camopi et Awala. Les missions ont eu lieu en Mars 1997 à Awala, Camopi et le Haut-Maroni, puis en Décembre 1997 dans le Haut-Maroni pour y examiner les enfants absents au cours de la première mission de Mars. Au cours de cette mission, 10 enfants déjà inclus en Mars ont été examinés par un autre médecin de l'équipe sans qu'il sache quels enfants avaient déjà été examinés, de façon à étudier la reproductibilité de l'examen.

Au cours d'une mission exploratoire réalisée en Mars 1997 à Awala par une psychologue (Madame Micheline Garel), il s'est avéré que la batterie de tests psychologiques prévus initialement (Brunet-Lézine et McCarthy) était mal adaptée à la communauté amérindienne : à cause de la barrière du langage et de la timidité face à l'enquêteur les instructions étaient souvent mal comprises ou mal acceptées ; les stimulations familiales et l'environnement socio-culturel sont bien différents de ceux des communautés occidentales, les enfants sont peu performants sur des tests faisant appel à l'apprentissage scolaire ou au contexte culturel occidental.

Nous avons choisi un ensemble de tests, parfois à l'intérieur d'une batterie existante, mesurant différentes composantes du développement neurologique fin ou cognitif de l'enfant et faisant appel le moins possible au langage. Ce choix a été effectué en étroite liaison avec l'équipe de Philippe Granjean au Danemark (Université d'Odense) qui étudie actuellement les conséquences de la pollution mercurielle en Amazonie Brésilienne, après avoir étudié les enfants des Iles Féroé.

Les tests sont destinés, pour la plupart, aux enfants de 5 à 12 ans. Le test du "Finger Tapping" (à partir de 7 ans) a pour but de mesurer la motricité fine, la coordination et la vitesse d'exécution. Trois tests ont été extraits du "Stanford-Binet Intelligence Scale" (1986) : deux tests de mémoire immédiate ("Bead Memory" (Perles) et "Memory for Digits" (Chiffres)), un test de raisonnement abstrait/visuel ("Block-Copying" (Dessins de figures)). Ils ont été choisis de façon à mesurer les capacités de l'enfant les moins influencées par la scolarité ou l'environnement culturel. Par ailleurs, les performances aux tests de mémoire immédiate ont une bonne corrélation avec la mémoire à long terme, et avec les capacités d'apprentissage ou de résolution de problèmes (S-B, 1986). Le test de coordination des jambes du Mc Carthy a également été utilisé chez les enfants de 5 à 8 ans et demi (Mc Carthy, 1976).

Pour les deux évaluations (neurologique et neuropsychologique), un questionnaire général était rempli avec la mère (ou a défaut avec un membre de la famille dans quelques cas) portant sur les ressources et les biens de la famille, le niveau d'études, la consommation de tabac ou d'alcool pendant la grossesse, les antécédents obstétricaux, les pathologies et le suivi médical de la grossesse, les circonstances de l'accouchement, l'état de l'enfant à la naissance, et les pathologies pendant l'enfance. Les informations médicales ont été complétées à l'aide du carnet de santé de l'enfant, lorsqu'il était disponible. Pour l'enquête sur le développement de l'enfant, les capacités de raisonnement de la mère ou de l'adulte ayant élevé l'enfant ont été évaluées à l'aide des Matrices de Raven (Raven, 1998). L'enquête neuropsychologique a porté sur les enfants du Haut-Maroni et les enfants d'Awala. L'évaluation a été faite par une équipe de trois psychologues au cours de séjours en Décembre 1997 dans le Haut-Maroni, et en Juin 1998 à Awala. Les enfants de Camopi n'ont pas été inclus dans l'évaluation du développement à cause des grandes difficultés d'accès, et parce que les deux autres régions (Awala et le Haut-Maroni) offrent une variabilité suffisante dans les niveaux de mercure observés ; des effectifs plus importants sont nécessaires pour les pathologies neurologiques dont la prévalence est rare.

Un prélèvement de cheveu a été fait sur les enfants et leur mère en vue du dosage de mercure. Le dosage du mercure total a été fait à Québec, au Centre de Toxicologie du Québec par spectrométrie d'absorption atomique.

Les résultats des tests d'évaluation du développement de l'enfant ont été codés par une psychologue.

L'ensemble des informations a été saisi et analysé à l'INSERM, U 170, à Villejuif.

 

III. Résultats

1 Populations examinées (Tableau 1)

Dans le Haut-Maroni, 110 enfants âgés de 9 mois à 6 ans à la date du 1er Mars 1997 avaient été recensés, 97 (88,2%) ont pu être soumis à un examen neurologique : 75 en Mars 1997, 22 en Décembre 1997. En Décembre 1997, les enfants d'Elahé (6 restant à voir par les médecins, 16 à voir par les psychologues) n'ont pu être examinés à cause de l'impraticabilité des cours d'eau. Parmi les 128 enfants âgés de 5 à 12 ans au 1er Décembre 1997, recensés dans le Haut-Maroni, seulement 103 (80,5%) ont pu être testés par les psychologues, en partie parce que le village d'Elahé n'a pu être visité.

Les effectifs examinés par les médecins dans les villages d'Awala (N=82) et de Camopi (N=69) sont inférieurs à ce qui avait été souhaité, on observe en particulier un déficit d'enfants de 5 et 6 ans examinés à Camopi. Lorsqu'un enfant d'âge et de sexe donnés n'a pu être trouvé, il était remplacé par un enfant du même âge, de l'autre sexe.

2 Exposition au mercure

Le tableau 2 présente les résultats des dosages de mercure effectués dans les cheveux des enfants examinés et de leurs mères quelle que soit la période de prélèvement.

Chez les mères, les résultats sont du même ordre de grandeur que les valeurs observées dans l'enquête précédente chez les adultes : 12,5 µg/g en moyenne dans le Haut-Maroni ; 6,7 µg/g à Camopi et 2,9 µg/g à Awala. Dans le Haut-Maroni, les niveaux sont en moyenne plus élevés à Antecume-Pata et Twenke. Chez les enfants les niveaux de mercure sont à peine plus faibles que chez les adultes et ne semblent pas varier avec l'âge (Tableau 3). Deux valeurs élevées (82,6 µg/g à Antecume-Pata et 83,9 µg/g à Twenke) ont été observées chez des enfants, probablement dues à une contamination externe, et font l'objet d'investigations complémentaires.

Tableau 1 : Effectifs par âge et sexe des différents groupes d'enfants examinés par enquête

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Tableau 2 : Dosages de mercure dans les cheveux des enfants et des mères (mg/g)

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Tableau 3 : Niveau de mercure (mg/g) par âge au prélèvement dans le Haut-Maroni (après correction des variations saisonnières)

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Les prélèvements de cheveux effectués par le RNSP chez les mêmes individus à deux périodes différentes (Mars et Décembre) ont permis de mettre en évidence des variations saisonnières de la teneur en mercure, de l'ordre de 10%. Nous avons introduit une correction pour tenir compte de cette variation, puisque suivant les études une majorité de prélèvements ont été effectués en Mars (neuro) ou en Décembre (développement). La correction introduite était la suivante : Hg Mars = 0,693 Hg Déc. + 2,93.

Dans les analyses qui suivent, le niveau de mercure dans les cheveux de la mère au moment de l'étude a été utilisé comme substitut du niveau d'exposition pendant la grossesse.

3 Enquête neurologique

Caractéristiques médicales et sociodémographiques des populations examinées

Dans le tableau 4 sont décrites les caractéristiques médicales et sociodémographiques des trois groupes d'enfants vus dans le Haut Maroni, à Awala et à Camopi. On observe un certain nombre de différences entre les régions : dans le Maroni il a souvent fallu avoir recours à un interprète, les enfants sont scolarisés à 75% à partir de 4 ans, les mères par contre n'ont souvent pas bénéficié d'une scolarisation sauf à Awala. Le niveau de ressources extérieures est plus faible dans le Maroni. La consommation de tabac est pratiquement inexistante. Dans le Haut Maroni, une consommation d'alcool est rapportée par la plupart des mères, mais semble se limiter aux fêtes et à des boissons faiblement alcoolisées (Cachiri ....), à la différence de Camopi où la consommation d'alcool est forte. Le suivi médical de la grossesse n'a concerné que 62,6% des femmes dans le Maroni (très faible à Antecume-Pata) et 26,4% des mères rapportent des maladies pendant la grossesse, malaria en particulier. Dans le Maroni et à Camopi plus de la moitié des mères ont accouché à domicile. C'est une des raisons qui expliquent le grand nombre d'informations manquantes sur le poids de naissance et la durée de gestation. Dans le Maroni, un fort pourcentage de pathologies pendant l'enfance a également été rapporté.

Les listes des pathologies pendant la grossesse, des problèmes pendant l'accouchement et des pathologies pendant l'enfance, par centre sont présentées dans l'Annexe 1. N'ont été rapportées que les pathologies graves ayant le plus souvent nécessité un bilan ou une hospitalisation au dispensaire, ou un transfert. Deux enfants de Camopi atteints d'infirmité motrice cérébrale, sans rapport a priori avec l'exposition au mercure, ont été exclus de l'analyse des signes neurologiques.

Tableau 4 : Caractéristiques générales des familles incluses dans l'étude neurologique

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Tableau 4 : Caractéristiques générales des familles incluses dans l'étude neurologique (suite)

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Examen neurologique

Les résultats détaillés de l'examen neurologique sont présentés à l'Annexe 2. Aucun signe neurologique majeur n'a été observé chez ces enfants sauf 2 "retards à la marche" à Camopi. Amiel-Tison (1996) a suggéré que trois catégories de signes neurologiques "mineurs", surtout si plusieurs d'entre eux sont présents, ont une bonne valeur prédictive pour des altérations ultérieures du développement neurocomportemental : le déséquilibre du tonus passif du tronc, la dorsiflexion du pied phasique et les réflexes ostéotendineux accrus considérés comme les signes d'une altération du contrôle au niveau du système nerveux central, résultant en une désinhibition des structures périphériques. Les signes crâniens (bourrelets squameux, périmètre crânien < 3e percentile) peuvent être interprétés comme la conséquence d'une altération de la croissance crânienne.

Les résultats des comparaisons des fréquences des différentes catégories de signes par centre sont présentés dans le Tableau 5. Les signes crâniens et un déséquilibre du tonus passif du tronc sont plus fréquents à Camopi et la prévalence de réflexes vifs est particulièrement élevée dans le Haut-Maroni. Pourtant il n'y a pas de différence significative dans la fréquence des enfants présentant au moins deux des trois catégories de signes.

La comparaison de la prévalence des signes neurologiques par catégorie d'exposition au mercure montre des résultats très semblables à ceux observés par centre : une prévalence de réflexes vifs augmentant avec la catégorie d'exposition (Tableau 6). Lorsqu'on sépare les observations faites chez les garçons et les filles, cette augmentation reste significative chez les garçons seulement (Tableau 6G). Ces tendances restent vraies lorsqu'on ne considère que les enfants de 2 ans et plus, pour lesquels ce signe est plus facile à mesurer.

Autres caractéristiques liées au mercure

Le Tableau 7 présente les variations des niveaux de mercure maternel en fonction des caractéristiques médicales ou sociodémographiques, et permet ainsi d'identifier les variables pouvant potentiellement agir comme facteur de confusion dans la relation entre exposition au mercure et signes neurologiques. Ces relations sont présentées pour chaque centre, car l'interprétation des relations trouvées peut varier d'un centre à l'autre. Les variables finalement sélectionnées comme facteurs de confusion potentiels, car liés au mercure dans certains centres et facteurs de risque possibles d'une altération du développement neurologique de l'enfant, sont : la consommation d'alcool pendant la grossesse, la parité, le lieu de naissance de l'enfant, les pathologies pendant l'enfance. L'âge et le sexe étaient a priori contrôlés de façon à être équilibrés dans les trois régions. Cependant, l'appariement n'a pas toujours pu être strictement respecté en particulier sur le sexe, et lors des comparaisons par groupe d'exposition l'équilibre des répartitions par âge et sexe ne subsiste pas nécessairement. L'âge (6 groupes - cf. Tableau 1) et le sexe ont donc toujours été pris en compte dans les comparaisons ultérieures. 

Tableau 5 : Catégories de signes neurologiques - Comparaison par centre

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Tableau 6 : Catégories de signes neurologiques - Comparaison par niveaux de mercure (µg/g)

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Tableau 6G : Catégories de signes neurologiques - Comparaison par niveaux de mercure (µg/g) - Garçons seulement

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Tableau 6F : Catégories de signes neurologiques - Comparaison par niveaux de mercure (µg/g) - Filles seulement

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Tableau 7 : Niveau moyen d'exposition au mercure de la mère (µg/g) par caractéristique générale et par centre (Etude neurologique)

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Tableau 7 : Niveau moyen d'exposition au mercure de la mère (µg/g) par caractéristique générale et par centre (suite)

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Analyse multivariée

Dans un modèle de régression logistique destiné à expliquer la présence de réflexes vifs (variable dépendante) par les variables citées précédemment, aucune caractéristique médicale ou socio-démographique ne contribue significativement à ce signe clinique. L'excès de risque (odds ratio OR) associé au niveau de mercure de la mère (Log Hg) ajusté sur âge et sexe, est de 2,51 (intervalle de confiance (IC) à 95% 1,40-4,49) correspondant à l'accroissement (multiplicatif) du risque de réflexes vifs associé à un accroissement de 1 µg/g du Log du niveau de mercure (soit un accroissement de 2,71 µg/g du niveau de mercure). Lorsqu'on sélectionne les garçons seulement, l'OR associé du mercure est égal à 4,12 (IC 95% 1,22-13,9). Pour tenir compte d'un biais d'observation possible, compte-tenu du fait que les médecins étaient informés que le Haut-Maroni était la région présentant a priori les niveaux d'exposition les plus élevés, nous avons examiné la relation entre niveau de mercure et prévalence de réflexes vifs dans le Haut Maroni seulement : il n'y a plus de relation statistiquement significative entre niveau de mercure et prévalence des réflexes vifs, ni lorsqu'on considère les deux sexes (ORHg=1,45 IC95% 0,29-7,1), ni chez les garçons seulement (ORHg=4,06 IC95% 0,34-49). Il faut remarquer toutefois que l'estimation du risque associé au niveau de mercure chez les garçons seulement est du même ordre de grandeur que celle obtenue sur l'ensemble des centres, et que cette restriction au Haut-Maroni a considérablement diminué la puissance de la comparaison.

 

Reproductibilité

Nous avons donc observé une augmentation de la prévalence des réflexes vifs avec le niveau de mercure de la mère, plus particulièrement chez les garçons. Comme nous le discuterons plus loin, ces résultats sont en accord avec les observations faites en Irak et au Canada (Myers et Davidson, 1998). Toutefois, il s'agit d'un signe dont la mesure reste subjective et il nous a semblé important d'étudier la reproductibilité des observations avant de conclure : dix enfants du Haut-Maroni pour lesquels une cotation de réflexes vifs avait été donnée en Mars, ont été revus en Décembre par un autre examinateur, à son insu. Parmi les dix enfants, seuls trois ont été à nouveau signalés comme ayant des réflexes vifs. Compte-tenu des difficultés de l'enquête, nous n'avons pas fait réexaminer des enfants "non atteints" pour rechercher l'apparition d'une cotation "réflexes vifs" à l'issue d'un nouvel examen. Il est difficile d'attribuer cette faible concordance à des variations individuelles plutôt qu'à un effet examinateur, toutefois, cette faible reproductibilité rend l'observation d'un accroissement de la prévalence des réflexes vifs difficile à interpréter.

.4 Enquête neuropsychologique

Standardisation des scores

Nous avons expliqué plus haut (voir Population et Méthodes) que les tests avaient été choisis pour tenir compte des particularités des populations étudiées, en particulier de l'environnement socioculturel des enfants. Pour certains tests, nous avons également adapté les règles de passation vers plus de tolérance, de façon à avoir une plus grande variabilité dans les scores. Cette adaptation ne nous a pas permis d'utiliser les tables de standardisation sur l'âge, telles qu'elles sont fournies dans les manuels de test. Nous avons donc construit une procédure de standardisation sur l'âge à partir de l'ensemble des enfants examinés pris comme population "standard" : pour chaque score, une équation de régression a été construite par rapport à huit catégories d'âge, en ajustant sur le niveau de mercure de la mère. Les coefficients de régression estimés pour les différentes classes d'âge ont été ensuite utilisés pour ajuster chaque score brut et obtenir ainsi un score standardisé sur l'âge. Pour deux tests pour lesquels nous avions appliqué strictement les consignes, nous avons pu comparer les scores obtenus par cette méthode aux scores standardisés à l'aide des tables du manuel: pour le S-B Bead memory, nous avons obtenu un coefficient de corrélation de 0,95, pour le MCSA coordination des jambes un coefficient de 0,92. La procédure de standardisation a donc été appliquée à tous les scores. Le tableau 8 présente les différents paramètres descriptifs des scores sur l'ensemble de l'échantillon.

Caractéristiques sociodémographiques et médicales des populations examinées

Les caractéristiques des familles incluses dans l'enquête à Awala et dans le Haut-Maroni sont présentées dans le tableau 9. Les différences observées sont de même nature que celles déjà notées dans l'enquête neurologique : recours à un interprète, niveau de scolarité de la mère, niveau de ressources, consommation d'alcool, suivi de la grossesse, maladie pendant la grossesse, accouchement à domicile, pathologies pendant l'enfance. Un indicateur supplémentaire, le score de Raven mesurant l'aptitude au raisonnement logique de la mère, est significativement plus élevé chez les mères d'Awala. Parmi les pathologies rapportées pendant la grossesse et pendant l'enfance, le paludisme est prépondérant dans le Maroni (Annexe 3). 

Tableau 8 : Description des scores obtenus sur les différents tests utilisés, après standardisation sur l'âge

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Tableau 9 : Caractéristiques générales des familles incluses dans l'étude neuropsychologique

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Tableau 9 : Caractéristiques générales des familles incluses dans l'étude neuropsychologique (suite)

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Scores aux différents tests

Les valeurs moyennes des scores sur les différents tests dans les deux centres et par catégorie d'exposition au mercure dans le Haut-Maroni sont présentés dans le tableau 10. On observe des scores significativement plus élevés à Awala que dans le Haut-Maroni pour le test du Copying et la mémoire des chiffres. A l'intérieur du Haut-Maroni on observe une décroissance significative des scores avec la catégorie d'exposition pour le test de coordination des jambes, et proche de la signification pour le test du Copying. Si l'on étudie séparément garçons et filles on observe des scores plus élevés chez les garçons pour les épreuves du Finger Tapping (49,5 ± 1,6 vs 45,0 ± 2,2), et on observe une décroissance significative du score sur le test du Block Design lié à l'exposition dans le Haut-Maroni, chez les filles (p < 0,01).

Analyses multivariées

Parmi les variables de confusion potentielles dans l'étude de ces relations, peu d'entre elles sont liées au niveau d'exposition au mercure lorsqu'on examine les relations par centre (Tableau 11) : le lieu de naissance est très significativement lié au niveau de mercure dans les deux centres. Il a été pris en compte dans les modèles de régressions multiples expliquant les différents scores, en plus des variables sexe, examinateur, score de Raven, parité (ou rang de naissance), niveau d'exposition au mercure et un terme d'interaction entre exposition au mercure et sexe. Dans les modèles multivariés, on observe parmi les covariables un lien entre le score du Finger Tapping et le rang de naissance entre le score de Raven et le Block Design, un effet examinateur sur le Bead Memory, un lien entre lieu de naissance et score de mémoire des chiffres. Après ajustement, on observe une relation entre score de Copying et niveau de mercure surtout chez les garçons. Lorsqu'on étudie séparément le Haut-Maroni et chacun des deux sexes, on observe chez les garçons un lien négatif entre niveau d'exposition au mercure et coordination des jambes et chez les filles une corrélation négative entre niveau de mercure et score du Block design.

Tableau 10 : Scores moyens aux différents tests par centre et niveau de mercure (µg/g)

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Tableau 11 : Caractéristiques générales et exposition au mercure (µg/g) (Etude neuropsychologique)

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Tableau 11 : Caractéristiques générales et exposition au mercure (µg/g) (Etude neuropsychologique) (suite)

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IV. Discussion

Notre étude a permis de mettre en évidence une relation entre le niveau d'exposition au mercure et certains signes neurologiques comme les réflexes ostéotendineux accrus, ou une moins bonne coordination des jambes et un déficit sur le score de dessins de figure (Block-Copying designs), test qui mesure de façon non spécifique les capacités de raisonnement et d'organisation visuospatiale. Les relations restent vraies mais avec un degré de signification moins fort lorsqu'on restreint la population à la région exposée, elles semblent varier selon le sexe. Si elles sont causales, ces relations sont conformes aux effets attendus de l'exposition prénatale au méthylmercure à des niveaux de l'ordre de 10-20µg/g dans le cheveu (IPCS, 1990).

Le niveau de développement des populations étudiées et les difficultés de communication ne nous ont pas permis d'appliquer à cette population, à des fins de comparaison, des tests semblables à ceux utilisés dans d'autres populations exposées au mercure actuellement en cours d'étude dans le monde, aux Seychelles et aux Iles Féroé par exemple (Myers 1995, Grandjean, 1997). Pour cette raison, seules certaines sphères du développement intellectuel de l'enfant ont pu être explorées, ainsi que son développement neurologique. Quoiqu'il en soit, notre étude n'avait pas pour but d'élucider le mécanisme toxique de l'exposition prénatale au méthylmercure, mais de trouver dans les populations amérindiennes de Guyane, des indicateurs, pertinents et sensibles, d'atteinte neurologique ou intellectuelle. Certains des outils utilisés ont rempli cet objectif.

Un certain nombre d'imprécisions et d'incertitudes sont présentes dans cette enquête, par construction : à cause du caractère rétrospectif de l'enquête (lié au faible nombre de naissances annuelles), différents âges ont été évalués simultanément ce qui introduit une hétérogénéité dans l'examen malgré la standardisation sur l'âge. De plus, il est difficile de savoir exactement qui représentent les enfants inclus dans l'enquête à un âge donné par rapport à la cohorte de naissance correspondante : décès et migrations sont probables, mais mal ou pas renseignés, surtout dans le Haut Maroni et en particulier à Antecume-Pata où il n'y a pas d'allocations familiales et donc pas de déclaration obligatoire des naissances.

Si l'on considère que la période d'exposition au risque maximum est la période prénatale, la teneur en mercure des cheveux de la mère au moment de l'examen (c'est-à-dire jusqu'à 12 ans après la grossesse) ne reflète qu'imparfaitement le niveau d'exposition qui a prévalu pendant la grossesse. Deux conditions sont nécessaires pour que cet indicateur soit correct : que les concentrations de mercure dans l'environnement et dans les poissons soient restées stables au cours des dix dernières années et que l'alimentation de la mère (en particulier sa consommation de poissons) n'ait pas changé de façon importance. Ces deux hypothèses sont relativement raisonnables, en particulier dans le Haut-Maroni plus à l'écart des changements culturels que Camopi ou Awala par exemple.

L'évaluation rétrospective de covariables potentiellement importantes telles que la notion de prématurité, le paludisme pendant la grossesse, la consommation d'alcool etc....a été aussi rendue difficile par la nécessité d'avoir recours à un interprète dans un grand nombre de situations, et par l'absence d'informations sur la naissance pour les femmes ayant accouché à domicile, en particulier à Antecume-Pata. Il existe un lien statistique entre lieu de naissance (domicile, maternité) et niveau de mercure et cette variable a été prise en compte dans les comparaisons, mais il n'existe apparemment pas de lien entre niveau de mercure et prématurité ou paludisme chez les femmes pour lesquelles nous avions cette information.

D'autres toxiques potentiellement présents dans l'environnement Guyanais et neurotoxiques connus, peuvent également être liés à l'exposition au mercure, tels que les PCB et le plomb. Des analyses chimiques complémentaires devront être effectuées pour évaluer la réalité du problème.

Parmi les points forts de cette enquête, on peut citer un bon taux de participation : 88% de la population cible pour l'étude neurologique et 81% pour l'étude neuropsychologique dans le Haut-Maroni. De plus, à l'intérieur de chaque région, les médecins et les psychologues ont travaillé sans connaître le niveau d'exposition individuel. Cet "anonymat" a été respecté au niveau du codage des résultats des tests neuropsychologiques.

Les résultats obtenus vont dans le sens d'un lien entre exposition au mercure et perturbations du développement neurologique et intellectuel de l'enfant. Il ne s'agit pas de déficiences majeures et leur valeur pronostique est difficile à évaluer. Par ailleurs, l'existence d'un seuil dans les relations quantitatives entre exposition au mercure et effets est difficile à mettre en évidence compte-tenu des incertitudes décrites précédemment, et des faibles effectifs étudiés. Toutefois, ces résultats, obtenus sur les populations amérindiennes de Guyane, sont en accord avec les études sur d'autres populations exposées au méthylmercure dans d'autres régions du monde (Myers, 1998).

 V. Conclusion

L'étude qui vient de se dérouler dans trois régions amérindiennes de Guyane a mis en évidence des signes légers d'altération du développement neurologique ou neuropsychologique de l'enfant pouvant être mis en relation avec l'exposition au méthylmercure. Elle a permis par ailleurs d'évaluer, dans certains villages, la présence de caractéristiques médicales (paludisme, faible suivi médical des grossesses et de l'accouchement), ou socioculturelles (alcoolisme) qui sont des facteurs de risque connus d'altérations du développement de l'enfant.

Ces résultats soulignent la nécessité de mettre en place des mesures visant à réduire l'exposition au méthylmercure, en particulier chez les femmes enceintes, dans les communautés amérindiennes de l'intérieur de la Guyane plus particulièrement touchées par ce problème. Outre les mesures tendant à réduire les rejets de mercure dans l'environnement, dont les effets ne seront visibles qu'à long terme, il faut mettre en place rapidement des stratégies permettant de réduire l'apport alimentaire en méthylmercure en proposant des recommandations acceptables par les populations concernées. Les résultats de l'enquête nutritionnelle en cours seront déterminants pour le choix de ces recommandations.

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Annexes

Annexe 1 : Liste des pathologies rapportées (Etude neurologique)

Annexe 2 : Résultats de l'examen neurologique

Annexe 3 : Liste des pathologies rapportées (Etude neuro-psychologique)

 

 

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Institut de veille sanitaire
Mise en ligne le 17 août 1999
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